01Confortable, cette zone ?
T’es bien là. Dans le « confort ». Un espace où tu sais à peu près prédire ce qui va arriver. Et ton cerveau, qui est là pour prendre soin de ta survie, est très content. Il peut souffler. Cet espace tant décrié possède donc une véritable utilité. Pas la peine de lui tirer dessus à boulets rouges ou de lui en vouloir, parce que si tu te fâches avec, ça va pas être la joie en toi.
Et pourtant, ce que l’on appelle à tort et à travers la « zone de confort » n’est pas toujours aussi confortable que ça. Demande donc à une personne qui se tape de l’anxiété chaque jour si elle se sent dans le confort. Pas vraiment. Pour autant, sortir de là ou élargir sa fameuse zone de confort, crois-moi, c’est pas si évident dans un cas pareil.
Les conseils éventés, éculés, vus et revus ne manquent pas. N’importe quel réseau te propose les mêmes recettes, trucs et astuces, pour en sortir ou l’élargir. Le truc, c’est que tout n’est pas si simple.
Quand tu veux faire bouger tes frontières, tes limites, c’est pas comme repousser une clôture sur un terrain. La métaphore est séduisante, mais incomplète. Parce que bouger une clôture ne dit pas tout de ce qui se joue en toi.
La « zone de confort » est un espace mental, psychologique, un truc nébuleux dans la tête de toi-même. Et quand tu bouges quelque chose, y’a fort à parier que tu vas bousculer un truc déjà en place.
02Michel, son passé, son inconfort
Tiens, imagine un instant et prenons Michel. Notre pote Michel, les réunions de famille, c’est pas sa came. Il garde en mémoire des soirées, des fêtes, des dimanches où son père en profitait pour lui coller la honte devant la famille. C’était pour l’endurcir qu’il disait. Ouais, sauf que ça l’a pas vraiment endurci le p’tit Michel. Pas du tout même.
Et puis, en plus, autour de la table, ça picolait, ça s’envoyait des vannes pas toujours agréables, ça réglait des comptes, ça ressortait les vieux dossiers. Bref, ambiance de merde.
Ce qu’il a gardé de tout ça ? De la honte, le sentiment de ne pas en faire assez pour éviter les attaques de son père, le sentiment de ne pas en faire assez pour être digne d’appartenir à cette famille, famille qu’il aimait pourtant.
Il a également gardé l’image d’une famille qui passe plus de temps dans le conflit que dans le respect et le partage chaleureux. Remarque, se foutre dessus, c’est une forme de partage. Mais pas celui qui lui fait vraiment envie.
03Michel, ses aspirations et ses valeurs
Depuis, Michel a grandi. Aujourd’hui, il est papa de deux petits bouts. Avec la belle-famille, c’est cordial, mais sans plus. Et chaque fois qu’une petite réunion de famille se profile, il se tape un bon stress. Il ne se sent pas vraiment à l’aise. Pourtant, il aimerait bien, pour ses enfants, sa chérie, il sait que c’est important pour eux. Il a construit une famille unie, soudée, et il y tient, il s’y sent à sa place.
Et puis, il aimerait bien, pour lui, ne plus avoir cette appréhension-là, il aimerait se sentir plus léger. Enfin, avec le temps, Michel a compris qu’il regrettait beaucoup que cette famille dans laquelle il a grandi fût aussi déchirée. Il s’est souvenu qu’il fut un temps où il attendait de la voir, avec envie et impatience. C’est une chose qu’il aimerait retrouver.
Élargir sa zone de confort ? Ce serait donc arriver à ne plus stresser à l’approche de ces rencontres en famille, et passer du temps en présence de sa belle-famille. Se sentir respecté, appartenir à un groupe, avoir sa place, pour de vrai. Simple dit comme ça.
Oui, mais voilà, entre-temps, notre Michel, il a développé un certain sens de la solitude, de la quiétude. C’est quelque chose qui lui fait du bien. Il a besoin de ces moments-là, pour lui, tout seul. Et les réunions de groupe, famille ou pas, c’est pas son truc.
Alors, ces fameuses réunions de famille viennent en conflit avec ce qu’il a construit. Il a découvert qu’il pouvait se construire aussi en restant seul. Il a appris à apprécier ces moments-là, pour faire le point, pour se découvrir, pour se construire.
04Valeurs et zone de confort
Si on convertit tout ça en valeurs, on a donc une volonté d’aller un peu plus vers la valeur « famille », mais en même temps, la peur de piétiner un peu trop la valeur « solitude » qui lui sert de pilier. Hé ouais. Comme je te le disais, dans la tête, c’est pas comme bouger une simple clôture dans un jardin.
Michel nourrit donc un joyeux mélange, que beaucoup connaissent. L’envie d’aller vers quelque chose, sans savoir sur quoi s’appuyer pour y aller, et de l’autre, un bon gros frein, qui n’est pas nommé. Joyeux bordel, n’est-ce pas ? Et tout ça, ça se transforme en une douce et agréable anxiété.
Le bon gros frein de Michel, quand on y regarde un peu, c’est la peur de ne pas trouver sa place, de ne pas en faire assez auprès de ses beaux-parents pour trouver sa place naturelle autour de la table, la peur donc de prendre une remarque qui pourrait le blesser à nouveau.
Pendant longtemps, Michel s’est battu contre lui-même pour arriver à assister à ces réunions de famille, la boule au ventre. C’est en posant des mots sur ses valeurs et en travaillant sur ce conflit de valeurs qu’il a pu découvrir les deux forces qui s’opposaient. D’un côté, l’envie d’être en famille, de l’autre, la peur de ne pas y avoir sa place, et la honte qui en découlerait.
Il a découvert que, comme beaucoup d’entre nous, il faisait un bon vieux transfert de scènes du passé sur des moments présents. En même temps, quand tu en as pris pour ton grade, t’évites de t’exposer à une nouvelle vague, si t’es pas trop con. Seulement voilà, son père n’est plus là. Il est vivant, oui, mais quand il est question des réunions avec la belle-famille, son père ne fait pas partie de l’équation.
Et puis, il peut s’appuyer sur son envie d’élargir sa notion de « famille » pour y inclure ses beaux-parents. Plus besoin de se réfugier dans sa solitude pour fuir ou se protéger. Il peut y revenir plus tard, pour y puiser autre chose.
05La mécanique des valeurs pour plus de confort
Nous retrouvons Michel quelques mois plus tard. Il lui aura fallu un peu de temps pour ne plus craindre les réunions de famille, pour se sentir à l’aise en présence de ses beaux-parents. Ce n’est pas et ne sera jamais « sa vraie famille » et il a compris que ça n’allait pas « réparer » son passé.
Mais il a su trouver sa place peu à peu. Durant les moments qui précèdent la rencontre, il repense au gamin qu’il était, heureux de voir sa famille. Là, il est désormais l’adulte, ravi de voir ses beaux-parents. C’est bon pour ses gosses, sa femme, et donc pour lui aussi. Et ces pensées lui font du bien, elles l’apaisent, le mettent dans un état quand même bien plus agréable à ressentir.
Même s’ils ne seront jamais ses parents, ils font partie de sa vie, de sa famille. Chaque chose à sa place. Le passé, dans le passé, les beaux-parents pas en transfert des siens, les parents de sa femme, intégrés dans la famille au sens large.
Un jour, son beau-père a eu une remarque pas très agréable envers Michel. Chaque chose étant désormais à sa place, il n’a pas réagi en tant qu’enfant devant son père. Non. Il a réagi en tant qu’adulte. Sans se fâcher, sans non plus se sentir submergé par la honte. Il n’a rien dit sur le moment, pour ne pas que la situation risque de s’envenimer. Et il a décidé, pour ne pas mettre son beau-père en défaut, d’en parler avec sa femme, qui a ensuite géré cela avec son père. Plus tard, le beau-père s’est excusé de sa maladresse.
Et s’il ne s’était pas excusé ? Michel aurait sans doute laissé couler. D’abord pour ne pas créer de tensions supplémentaires devant ses enfants, pour ne pas non plus heurter sa femme qui a une très belle relation avec son père. Mais si cela avait dû se reproduire, il aurait alors pris le temps d’aller en parler avec son beau-père, non pas en mode règlement de compte, mais pour comprendre l’intention de celui-ci. Une discussion adulte.
Michel n’est en fait jamais vraiment sorti de sa zone de confort. Il y a eu de l’inconfort, oui. Michel a utilisé ses valeurs, donc, ce qui était déjà en lui, pour élargir son propre espace intérieur en incluant sa belle-famille à sa valeur « famille ». Grâce à cela, il a aussi su gérer les moments d’inconfort et ne pas rejouer les scènes du passé, ne pas se laisser emporter par les vieilles émotions qui sont remontées alors. Il a su rester là, présent, et ne pas glisser.
Il n’a pas non plus renié son attrait pour sa solitude. Il l’utilise désormais autrement, non plus comme un refuge ou une cachette, mais bien pour s’y retrouver lui-même.
Quand on parle de la zone de confort, avant de vouloir en sortir, ou de l’élargir, il est bon de la connaitre, de savoir ce qu’elle contient. Ensuite, savoir ce que l’on veut y ajouter, pour quelles raisons. Découvrir aussi avec quoi cela pourrait rentrer en conflit, et dénouer ce dernier. Nos valeurs sont des guides fiables, quelque chose de très personnel, quand on sait les nommer, et ça, ça se passe dans un tête-à-tête.
Pour aller plus loin
- D’où vient la notion de zone de confort, et comment elle a été définie : la zone de confort, sur Wikipédia.
- Le mécanisme qui faisait revivre à Michel les dimanches de son enfance : le transfert, sur Wikipédia.

