Amor fati, aimer ce qui arrive

Amor fati, aimer ce qui arrive. Même les baffes ? Non. Je ne dis pas merci à la douleur : je l’accepte, je la digère, et je dis oui à ma vie en bloc. Ce que l’éternel retour de Nietzsche m’a fait voir, du « te fais pas remarquer » de ma mère, jusqu’au tour de manège.

Auteur
Stéphane Briot
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6 min · 1 467 mots
Indice
N° 85 · 86 indices publiés à ce jour
amor fati manege
© Watson

01Aimer la merde ?

Ouais, amor fati. Alors donc, ce serait une attitude qui consiste à accepter tout ce qui arrive dans la vie, le bon et le pas bon, mais aussi, à aimer « activement » ces choses-là, sans regret, sans vouloir qu’elles soient différentes. Bah mon pote, tout un programme.

C’est pas gagné cette affaire. Il suffit de voir les réseaux pour le comprendre. On passe nos vies à dégueuler nos peines, nos tristesses, nos peurs, doutes, colères, et j’en passe. Accepter ou encore aimer ? Mais merde, on va écrire quoi alors ?

Sur mon propre chemin, j’ai découvert certaines choses que je faisais de façon naturelle dans mon adolescence. C’était venu par un réflexe de protection plus qu’autre chose. Et cet « amor fati » en fait partie.

02Hein que t’aimes ça, la souffrance ?

J’aurais été incapable de le nommer, mais j’aurais pu te résumer le truc : « D’une, j’ai pas trop le choix, c’est ma mère, ma famille, je dois faire avec. D’autre part, bah tu vois, ma mère, c’est ma mère, je ne vais pas la changer, elle est ce qu’elle est. Est-ce que j’aimerais qu’elle soit autrement ? Oui, mais elle ne le sera pas, alors, je prends ce qui est là. J’essaie de faire au mieux avec ça. »

Ça ressemble un peu à l’amor fati, sans l’être pleinement, je le reconnais. J’ai pris les choses. Bonnes et moins bonnes. De toutes les façons, sans fatalité aucune, quand c’est là, faut bien faire avec. Tu auras beau rêver une autre vie de toutes tes forces, ce qui est là, c’est à toi de composer avec. Espérer autre chose que ce qui est là sur le moment, ça ne sert à rien.

Bien entendu, tu peux te mobiliser pour peu à peu créer un autre cadre de vie, moins contraignant, plus agréable. Mais là, au moment où les choses te tombent sur le museau, bah ou tu assumes, ou tu tapes la fuite. Spoiler : tu peux fuir, ça va te rattraper.

C’est vrai qu’il y a des choses, pour les « aimer », faut s’accrocher. Aimer la douleur, ça sonne un peu donjon BDSM, et tout le monde n’est pas prêt à se dire « oui, encore, vas-y la vie, fais-moi mal, c’est bon ». Non, pas vraiment. Y’a limite un côté masochiste, pas vrai ? Et toi, bah t’es pas maso.

03L’éternel retour de Nietzsche

Moi non plus. Crois-moi, j’ai pas vraiment aimé tout ce que j’ai vécu chez mes parents. Pourtant, selon le délire de Nietzsche, si je devais revivre ma vie, la même, en tout point, est-ce que j’aurais la trouille, ou est-ce que cela me remplirait d’enthousiasme et de reconnaissance ?

Dans ce concept de « l’éternel retour », tout se joue au moment de la question. Quand le démon vient te voir pour te dire que chaque instant de ta vie, chaque souffrance, chaque joie minuscule ou immense, devra être revécu un nombre infini de fois, exactement dans le même ordre, tu dois décider si tu y retournes ou non. Bien entendu, tu n’auras pas mémoire dévoir déjà vécu cela, ce sera comme si c’était la première fois. Alors ?

  • Si cette idée t’anéantit de terreur, tu rejettes ta vie telle qu’elle est.
  • Si cette perspective te remplit d’enthousiasme et de reconnaissance, tu as atteint l’amor fati.

Pour ma part, je ne serais ni terrorisé, ni totalement enthousiaste. Y’a plein de super moments dans ma vie. Et même chez mes parents, j’en ai vécu. Pas des masses avec eux, mais jeune, j’ai eu mes bons moments. Et puis, ensuite aussi. J’ai vécu de belles choses.

Alors, si je devais tout revivre, bah écoute mon pote, allons-y ! Parce que le bon, comme le mauvais, finalement, si on est là, face à face et que tu me poses la question, c’est bien que je suis vivant. Donc, j’ai traversé les galères et j’ai su apprécier les bons moments. Allez, on y retourne !

Et puis, revivre encore, c’est un nouveau tour de manège, la lumière, les couleurs, les joies, les amours, la musique, la rencontre avec ma femme, la naissance de ma fille, les moments de contemplation simple, le goût du thé chaud que je bois dans mon bureau en bossant, le calme du salon le soir, le ronron du chat. Ouais, je signe. De suite.

Et même si je dois de nouveau souffrir, bah écoute, allons-y. Je vais pas te dire que ça m’enchante, mais vu tout ce que j’ai aimé, ça vaut le coup.

04Te fais pas remarquer

Alors, crois-moi, j’vais pas dire merci pour les baffes, les humiliations. Je refuse de parler de traumas, c’est bon. Jocelyne qui transforme son ongle cassé en trauma, faut doser un peu, je passe. Je vais pas dire merci pour mes choix douteux non plus. Je vais pas dire merci. Non. Mais la douleur fait partie de la vie.

Faut être taré pour dire « oh, je viens de me faire traiter comme une merde, merci, c’est une belle opportunité de vie que vous m’offrez là. » Sérieux ? Là, c’est direct les urgences psychiatriques. Je passe.

En revanche, refuser ce qui arrive, ah bon ? C’est là. Donc, faut faire avec. Chez mes parents, c’était la résignation passive. Devenu adulte, j’ai longtemps adopté cette attitude. Et puis, oh, ça va bien de passer la vie ventre à terre pour se faire discret. Se résigner, merde, c’est pas une vie non plus.

Tu sais, ma mère me disait toujours « Te fais pas remarquer ». C’était son mantra. Ne pas se faire remarquer. Bah ouais, on sait jamais. La vie pourrait te voir et t’en coller une. Pas de bol, planqué ou pas, elle te voit. En revanche, ventre à terre, toi, tu vois que dalle et tu passes à côté d’un tas de trucs sympas. Tu parles d’une « philosophie de vie », toi. Je passe. En passant, ramper quand la plupart des gens sont debout, tu crois qu’on va pas te remarquer ? J’ai un doute.

J’ai décidé de me relever. Après tout, la nature nous a filé des jambes, c’est pas pour ramper au sol. Les reptiles sont bien plus doués que nous pour ça. Nous, on est fait pour être debout. Et puis, le nez dans la terre, ne rien voir, ça commençait à me gonfler. Je ne suis pas né pour me contenter de ramper comme un con.

Alors, je me suis levé. Ah oui, je me suis fait dessus, c’est certain. J’ai fait des conneries, c’est vrai aussi. Mais merde, j’ai aussi pris du foutu bon temps. À choisir, je préfère être debout, tomber, me relever, que de rester ventre à terre.

Au moins, quand je profite, je peux le faire à fond. Quand je parle de profiter, c’est pas forcément des trucs de dingues. C’est l’air frais, c’est voir plus loin, c’est apprécier aussi les petites choses simples, tu vois.

On ne peut pas tout choisir, tout contrôler, tout décider. Regarde, y’a des gens qui ne fument pas et se tapent un cancer des poumons. Des conducteurs prudents qui se retrouvent dans des accidents. Des pros qui font tout bien et dont la carrière n’avance pas. Des gens qui suivent le manuel du parfait amour et se retrouvent cocus.

05Un tour de manège ?

Alors, on fait quoi ? On se couche, on attend la mort, et vivement la fin ? Bah non. On fait le dos rond, on serre les dents, on attend la fin ? Non plus. Je passe.

On vit putain. Autant que faire se peut. Oui, quand on en prend une, on encaisse, on serre les dents, parce qu’il faut bien. On est pas cons, on ne dit pas merci, mais on prend. On se mobilise, et on digère, puis on se remet en marche.

On savoure ce qui est bon, on en profite, et voilà. Ça rejoint le délire du moment présent. On prend ce qui est là, et on compose avec. Le bon comme la merde.

Je le redis, je ne vais pas « aimer » la merde. J’suis pas taré. Mais je l’accepte parce qu’elle est inhérente à la vie. J’ai passé assez de temps à me torturer avec la douleur pour en avoir tiré une chose. Plus tu y penses, plus elle te fait mal, la chienne. Donc, tu prends ta pilule, tu l’avales, tu digères et tu continues ton chemin. Point.

Ça sert à rien de penser et repenser à la pilule, à se plaindre, et si la pilule ceci et si la pilule cela, c’est bon, elle est avalée. On digère, on avance. J’aime pas souffrir, y’a pas à aimer la souffrance, c’est con. Mais la vie, c’est un putain de manège. Et je l’aime pour ça.

Stéphane Briot

Stéphane Briot

J'écris ici sous le nom de plume Watson. Je suis un coach. J'écris depuis ce que j'ai traversé, complété par la lecture de centaines d'ouvrages que je dévore chaque année. Deux infarctus, une enfance douloureuse digne d'un roman, c'est là j'ai appris à déceler où ça coince d'abord chez moi, puis chez les autres, et ce avec précision. Ce site est un espace pour ceux qui veulent que ça bouge. Pour remettre de la vie dans leur quotidien.

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