Le bien-être, indice de performance

Le bien-être est devenu une compétition : on se note, on se compare, on culpabilise. Deux infarctus plus tard, je choisis mes bonnes journées autrement.

Auteur
Stéphane Briot
Lecture
6 min · 1 408 mots
Pièce
N° 79 · 79 pièces publiées à ce jour
le bien etre competition
le bien etre competition© Watson

01La médaille d’or du bien-être

Avec l’explosion du développement personnel, le bien-être est devenu un sport, une compétition, une performance.

Aujourd’hui, la médaille d’or de la super bonne journée est attribuée à Magalie, pour sa superbe performance d’ensemble. Un réveil avec le sourire, elle a ensuite su gérer ses trois filles avec talent, un mélange de maman dévouée, patiente, à l’écoute. Magistrale. Ce n’est pas toutes les mamans qui peuvent en dire autant.

Puis, au boulot, Magalie a su se montrer force de proposition, elle n’a pas bronché et a su répliquer avec maestria quand son boss a tenté de la déstabiliser en réunion.

Ce midi, le déjeuner léger, produits frais, un petit thé vert, bio, un tour sur Instagram, des likes bien sentis, bien posés, le geste sûr. Pas plus de quinze minutes, juste ce qu’il faut pour se détendre, retrouver de l’énergie pour repartir sur le bon pied. Une gestion tout en finesse, Magalie, chapeau.

En rentrant, Magalie nous a encore soufflé : elle n’a rien perdu de son sourire dans les bouchons. Un coup de fil à la babysitter pour gérer le retard, un peu de musique, et voilà. Une leçon de bien-être.

Et enfin, là où Magalie a su faire la différence pour s’imposer, c’est que même avec la fatigue, et en étant rentrée en retard, elle a su préparer un très bon dîner pour sa famille, avec des ingrédients achetés ce week-end sur le marché bio local.

Magalie a fait étalage d’un talent de tous les instants, d’un sourire à toute épreuve. Une performance énorme. Elle mérite son titre du jour, et cette performance la fait remonter au classement général provisoire. Quelle performance, Magalie, bravo !

Caricatural ? Vraiment ? Ce qui était une chose à vivre, et que l’on vivait avec simplicité, est devenu une chose que l’on mesure, que l’on évalue, que l’on compare. Et si le niveau n’est pas suffisant, la culpabilité se pointe, et nous voilà à redoubler d’efforts pour être « mieux ».

02Et alors ?

J’ai un passé chargé. J’ai vécu une enfance douloureuse, j’ai survécu à deux infarctus, je souffre désormais d’une insuffisance cardiaque, et ma fille est touchée par un handicap. J’ai eu des hauts, j’ai eu des bas.

Aujourd’hui encore, il m’arrive d’avoir quelquefois le ventre qui serre. Et alors ? Pour autant, suis-je nul ? Suis-je en train de rater ma vie ? Suis-je en train de rater ce fameux moment présent ? De me laisser définir par le regard des autres ? Ou je ne sais quelle autre joyeuseté que le développement personnel me sert ? Ma vie n’est pas parfaite, donc, je ne mérite pas le bien-être ?

Bah non. Je vis. Tout simplement. Oui, parfois, le passé pèse lourd. Oui, parfois, il remonte, et oui, il peut faire souffrir. Oui, parfois, y’a des mauvaises nouvelles. Ça peut serrer le ventre, faire un nœud dans la gorge, rendre les mains moites, projeter des images qui font un peu peur. Et ? Ah, ce n’est pas parfait, ça ne devrait pas arriver, pas être là, donc, forcément t’es nul. Journée foutue. Bah oui. Ah, c’est sûr que vu de la sorte, le plaisir, c’est pas gagné.

03Pas se comparer ? Facile à dire

Paraît aussi qu’il ne faut pas se comparer, c’est ce que disent les comptes de développement personnel sur les réseaux. Pourtant, nous sommes sociaux, et nous faisons systématiquement des comparaisons.

Ta collègue qui n’en finit plus de raconter sa morning routine chaque jour, tellement c’est trop bien, pendant que toi, t’en es à ton cinquième café pour tenter de te réveiller, et que tu as bataillé avec tes gosses pour les faire se lever.

Ton pote qui enchaîne les running de 20 bornes chaque soir quand toi, ton exploit du jour, c’est sortir le chien.

C’est aussi ce couple avec son petit-déjeuner bio et sain en Grèce, vue sur mer, pendant que tu bouffes une biscotte debout dans ta cuisine.

Quand tu parles de ton bien-être, tu compares à ce que tu crois savoir des autres, mais voilà, tu ne sais pas tout. Ou tu oublies.

Ta collègue avec sa morning routine, elle a pas de gosses à gérer le matin. Ton pote, il fait du running depuis toujours, et sans ça, il dégoupille. Le petit-déjeuner en Grèce, ça se trouve, ce couple ne s’entend pas du tout, mais pour les besoins du compte, ils font le job.

T’en sais quoi ? Rien. Et même si tu savais, ça changerait quoi ? Leur vie, c’est pas la mesure de la tienne.

Et puis, y’a ce que tu aimerais avoir, aussi. C’est un peu : quand j’aurai X, alors je serai Y. Quand les enfants auront quitté la maison, je pourrai en profiter, quand j’aurai perdu cinq kilos, ça ira mieux, et ainsi de suite. Ça en fait des conditions pour avoir le droit de se sentir bien. En gros, tu ne pourras être satisfait que quand ta vie sera parfaite. Ouais. Bon courage.

04Bonne ou mauvaise journée ?

Dans mes moments de doute, il m’arrive de vivre des matinées un peu sales, pesantes, et puis, l’après-midi, ça se tasse, ça passe. Alors, bonne ou mauvaise journée ? J’ai envie de croire que c’est une bonne journée. C’est un choix arbitraire. Oui, totalement. Et ?

Ah oui, mais tu peux pas dire que ta journée était bonne, le matin, t’étais pas bien. Oui. C’est vrai, j’étais pas bien. Et donc, il faudrait qu’une bonne journée soit une journée sans nuage aucun ?

Donc, c’est pas qu’il faut que ce soit bien, mais que ce soit « parfait », du matin au soir. Putain, bonjour la pression. Si tout doit se passer comme tu l’avais rêvé, tu risques d’attendre avant d’être enfin satisfait. Sachant en plus que tu n’as pas le contrôle sur tout ce qui se passe autour de toi, question satisfaction, t’es pas arrivé.

05150 marches à monter

J’ai eu un échange avec une cliente sur ce sujet. Et j’ai pris l’exemple suivant. Tu prends deux personnes qui doivent se taper une volée de 150 marches à monter.

La première, alors qu’elle n’a pas encore monté une seule marche, est déjà en train de râler. Et durant toute la montée, elle peste, pour un oui, un non. C’est trop long, il pourrait y avoir un ascenseur, bordel, elle en a marre, c’est épuisant, pas même un foutu palier pour souffler un moment, non, rien, c’est vraiment pour emmerder le monde. Elle arrive finalement en haut. Elle est en colère, essoufflée.

Et puis, y’en a une autre. Elle monte, une marche après l’autre. Elle monte. Voilà. Elle arrive en haut, elle a bien dû râler une fois ou deux, parce que c’est pénible, parce que ça soulage et que merde, bah ça fait du bien. C’était pas facile, putain d’escaliers, mais elle est en haut. C’est fait.

Dans la vie, tu as toujours le choix de l’attitude face aux choses qui te tombent dessus, c’est le parti pris de Viktor Frankl (Découvrir un sens à sa vie).

Dans l’exemple des escaliers, tu peux pester tout du long, ça ne va pas rendre la montée plus facile ou moins longue. Ou alors, tu peux faire avec. Faudra quand même te les monter, mais ce que tu vas ressentir sera sans doute plus léger à vivre. Pourquoi se rajouter de la difficulté ?

06Pas de médaille ce soir

Alors, quand ta journée n’a pas été parfaite, tu as le droit de te dire que c’était une bonne journée. Oui, y’a des matins, ou des après-midis qui sont délicats. Ça arrive, c’est vrai. J’ai pourtant le droit de choisir comment je regarde cette journée le soir venu.

Et parfois, je ne regarde même pas. La journée a filé, le soir est là, je suis dans mon canapé, ma femme est près de moi, la lumière est douce, c’est suffisant. Magalie peut garder sa médaille, tant mieux pour elle. Moi ? Juste du kiffe, pris là où il était.

Le bien-être n’a pas besoin d’être un indice de performance, il n’a pas besoin de la perfection pour être apprécié. Il se vit, se traverse, et voilà.

Pour aller plus loin

  • Viktor Frankl a survécu aux camps de concentration et en a tiré Découvrir un sens à sa vie : on ne choisit pas toujours ce qui nous tombe dessus, mais on garde le choix de l’attitude. Pour découvrir l’homme : Viktor Frankl, sur Wikipédia.
Stéphane Briot

Stéphane Briot

J'écris ici sous le nom de plume Watson. Je suis un coach. J'écris depuis ce que j'ai traversé, complété par la lecture de centaines d'ouvrages que je dévore chaque année. Deux infarctus, une enfance douloureuse digne d'un roman, c'est là j'ai appris à déceler où ça coince d'abord chez moi, puis chez les autres, et ce avec précision. Ce site est un espace pour ceux qui veulent que ça bouge. Pour remettre de la vie dans leur quotidien.

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