Épicurien, oui, mais encore ?

Épicurien, ça veut dire bon vivant ? Épicure, lui, vivait de pain, d’eau et d’un peu de fromage. Le tri des désirs, la douleur qui se supporte, sa lettre du dernier jour, et la table de mes parents où rien ne suffisait jamais. Être épicurien, c’est ne plus avoir peur de manquer.

Auteur
Stéphane Briot
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Indice
N° 86 · 86 indices publiés à ce jour
epicure
© Watson

01Un verre, ça suffit ?

La table est gavée de bouffe, à n’en plus pouvoir. Y’a aussi de quoi se rincer le gosier, et celui du village tout entier, deux ou trois fois, a minima. Épicuriens. Des bons vivants. Quand une personne va dans l’excès, on dit d’elle que c’est un épicurien. Ouais, heu, comment te dire ?

L’ami Épicure, c’était pas top son délire l’excès. Lui, il était plutôt dans les trucs simples. Le gars, il vivait plutôt sobrement, du pain, de l’eau, et de temps en temps, un peu de fromage pour le côté festif.

Ce côté excessif, il vient de ses détracteurs qui le caricaturaient bien volontiers, c’est surtout ça qui est resté et s’est peu à peu transmis. Mais Épicure n’était pas un type excessif.

S’il vivait de nos jours, il serait plutôt du genre à kiffer son thé, tranquilou en terrasse au troquet du coin, ou chez lui, tu vois. Pas vraiment le genre à monter, bourré, sur la table à trois heures du mat, pour jeter sa chemise au public. Non, pas vraiment.

02Ode au plaisir simple

Le mec pensait que le plaisir simple se suffit à lui-même, et que le surplus finit par encombrer plus qu’autre chose. Par exemple, tu peux te taper un bon steak de 150 grammes. T’es pas obligé de t’envoyer un kilo non plus. Ça va pas le rendre meilleur, tu vois.

Épicurien, c’est aimer la vie, ses bienfaits. C’est pas se jeter sur tout, tout le temps. Avec les soucis de santé que j’ai rencontrés, j’ai appris à apprécier les choses autrement. Par exemple, l’alcool. Aujourd’hui, boire une bière me suffit amplement. Quand j’avais trente piges, il m’en fallait deux ou trois. Sauf que j’étais rond après ça. Pas cool. J’aime pas être bourré.

J’ai longtemps été particulièrement gourmand. Comme si consommer plus me rendait plus vivant. Bah en fait, pas du tout.

03Les désirs selon Épicure

Alors, oui, y’a des « désirs » normaux qui doivent être satisfaits. Tu vois, j’adore cuisiner, mais compte pas sur moi pour faire Top Chef. J’suis plutôt « popotte ». Un bon saucisses-lentilles, ça le fait grave. C’est bien. Pour pioncer, un lit qui me ruine pas le dos, qui fait juste son boulot de plumard, très bien aussi. J’ai pas besoin d’un plat gastronomique chaque soir et d’un plumard hyper sophistiqué pour me sentir bien et vivant.

Après, oui, de temps en temps, je vais pas cracher sur un bon plat fin, bien présenté, c’est vrai. Dormir à l’hôtel dans un super plumard, cool aussi. Mais c’est pas un besoin. Je peux vivre sans, je ne cavale pas après, et je dois avouer que c’est pas non plus ce qui me fait sauter de joie au plafond.

Et puis, y’a ces désirs douteux, car ceux-là, ils n’ont jamais de fin : la richesse, la gloire, le pouvoir. Ces trois-là, quand tu rentres dans le délire, bah tu seras jamais vraiment heureux, car tu en voudras toujours plus, tu auras toujours la sensation d’en manquer.

04Une vie sans douleur

Et puis, pour Épicure, le bonheur, c’est une vie sans souffrance. Ni dans le corps, ni dans la tête. Ouais. Genre, la vie, c’est Disneyland, quoi ?

Mais en fait, non. Ce n’est pas tout à fait une vie sans douleur. C’est une vie qui s’équilibre. En fait, il disait que craindre la mort ne sert à rien. En même temps, il a raison, parce que même si tu la crains, bah ça va pas changer grand-chose. En fait, si. Tu vas flipper toute ta vie. Cool.

En outre, le nécessaire pour vivre n’est pas trop compliqué à obtenir. Je ne parle pas du gros confort, je parle d’une vie où y’a ce qu’il faut pour manger, boire, dormir. Mais, d’après ce que j’ai pu voir dernièrement, ça devient tendax.

Et enfin, dernier point. La douleur, ça se supporte. Il dit pas que c’est chouette, il dit pas que c’est facile, il dit pas qu’il en faut. Il dit que ça se supporte. Et comment ça se supporte ? En mettant quelque chose en face de la douleur.

Quand Épicure est arrivé à la fin de sa vie, il a douillé sévère avec des calculs rénaux. Mais, dans sa dernière lettre à l’un de ses potes, il écrit qu’il vit un jour heureux, parce que le souvenir de son ami, des conversations qu’il a eues avec lui, font contrepoids à sa souffrance.

05Apprécier ou se plaindre

C’est un peu ce qui a manqué à mes parents qui ont passé leur vie à ne voir qu’un seul plateau de leur balance. Celui des problèmes. En face, le plateau des petits bonheurs, ce n’était jamais suffisant, jamais assez. Un sourire ? Rien à foutre. À manger sur la table tous les soirs malgré les problèmes ? Pas suffisant. Un toit sur la tête ? Ouais, c’est le minimum.

Et au fil des années, ils se sont épuisés d’insatisfactions, de colères, de manques en tous genres. Ils n’ont jamais su voir les petites choses qui auraient pu rendre leur quotidien plus agréable. Et en plus, tu sais quoi ? On bouffait super bien. Ma mère savait très bien cuisiner. Une pro de la popotte. Vraiment, je me régalais. Mais elle, ça ne lui suffisait pas. Et j’avoue que ça gâchait un peu le plaisir.

Ils auraient pu être un peu plus épicuriens. On était tous en bonne santé, on passait pas mal de temps ensemble chaque soir, mais voilà, plutôt que de savourer ce que l’on avait, bah on passait notre temps à se plaindre de ce que nous n’avions pas.

Est-ce que cela nous a donné quelque chose ? Oui. De la merde. Une famille aigrie et éclatée. Génial. Tout le monde était encore plus malheureux.

Alors, sourire et apprécier ce qui était là n’aurait pas réglé les problèmes de fric. Ça n’aurait sans doute pas changé notre vie matérielle, cependant, ça aurait sans doute créé une autre dynamique au sein de la famille. Et je pense que cela aurait pu faire du bien à chacun.

06Être épicurien

On pourrait donc croire qu’il y a dans l’épicurien quelque chose d’une sobriété imposée. C’est pas tout à fait ça. C’est ne plus avoir peur de manquer. Tu vois, j’ai appris qu’une bière me suffisait bien. Pas besoin de plus. C’est ne pas avoir peur de souffrir, car on a ce qu’il faut pour équilibrer la balance.

Et, pour ne manquer de rien, il suffit de peu : à manger, de l’eau, un toit, des amis. Si tu as déjà ça, alors, tu as l’essentiel. Chez ma mère, c’était entrée, plat, fromage, dessert, et soupe à la grimace offerte par la maison. Chez moi, c’est souvent un plat, un fruit ou du fromage, une carafe d’eau. Et des sourires.

Stéphane Briot

Stéphane Briot

J'écris ici sous le nom de plume Watson. Je suis un coach. J'écris depuis ce que j'ai traversé, complété par la lecture de centaines d'ouvrages que je dévore chaque année. Deux infarctus, une enfance douloureuse digne d'un roman, c'est là j'ai appris à déceler où ça coince d'abord chez moi, puis chez les autres, et ce avec précision. Ce site est un espace pour ceux qui veulent que ça bouge. Pour remettre de la vie dans leur quotidien.

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