« Je ne vaux rien » : et si ce n’était pas ta voix ?

« Je ne vaux rien » : cette phrase, tu ne l’as pas choisie. Elle vient d’un regard qui t’a jugé enfant. Comment fermer ce tribunal, et pourquoi ça fait mal.

Auteur
Stéphane Briot
Lecture
6 min · 1 268 mots
Pièce
N° 78 · 78 pièces publiées à ce jour
je ne vaux rien
je ne vaux rien© Watson

01Le tribunal interne

On n’est pas dur avec soi-même par choix, du moins ce n’est pas un choix volontaire. On apprend, malgré soi. On apprend lentement, dans l’enfance, à se dévaloriser.

Le développement personnel est bien gentil quand il nous dit que la valeur d’une personne ne peut être définie par un regard extérieur. Il a raison dans un monde absolu. Mais il se plante dans les grandes largeurs, puisque le regard des parents, et plus largement, des figures d’autorité dans l’enfance nous aide à construire notre valeur.

Il arrive trop souvent, je le vois avec mes clients, que ce regard censé nous aider à construire une valeur stable, durable, fiable, nous brise plus qu’autre chose. Il juge trop, régulièrement, avec dureté. Et toi, peu à peu, tu intègres la sentence du tribunal sous la forme : « je ne vaux rien ».

Ce regard qui juge nous apprend que notre valeur est conditionnelle, et sans cesse remise en question. Chaque jour, tu dois prouver que tu as ta place. C’est éprouvant, épuisant. Tu n’es jamais tranquille. La dévalorisation est constante, elle doit te pousser à être meilleur, pour garder ta place.

Avec le temps, ce regard extérieur est devenu un regard intérieur, un filtre par lequel l’adulte fait tout passer.

Alors, quand on dit à cet adulte de ne pas se fier aux regards extérieurs, mais de faire confiance à son propre regard, son propre jugement intérieur, on l’envoie directement vers ce qu’il y a de plus dur en lui. Ce juge extérieur qu’il a intériorisé. Il va passer un sacré bon moment.

02Fermer le tribunal

En fait, la question est mal posée. Qu’est-ce que je vaux ? Cela suppose une note, un tribunal, un verdict. C’est une évaluation au sens global. Les personnes n’ayant pas subi un regard extérieur qui casse ne se posent cette question qu’en de rares occasions.

L’enfant qui a grandi sous ce type de regard, lui, a au contraire appris que sa valeur est en évaluation constante, chaque mot, chaque acte, chaque instant, on le juge, et il doit sans cesse prouver, se justifier.

Le principe ici ? Fermer le tribunal. Tout simplement, enfin, si j’ose dire. Ça va demander du temps, de la ténacité aussi, parce qu’on ne se défait pas aussi aisément de vieux réflexes aussi bien ancrés.

Fermer le tribunal, c’est la meilleure chose à faire. On ne remplace pas un juge par un autre. Non, car cela reste un jugement. Fermer le tribunal, c’est la meilleure des choses à faire.

Mais comment on ferme ce truc-là ? La bonne question à te poser à chaque fois que tu commences à te juger : qui a décidé ? Une personne n’est pas née pour se critiquer à chaque instant. Elle est là pour vivre, pas se torturer. Donc, cette voix qui est devenue la tienne, c’est la voix de qui ? Qui parle ? Depuis quand ? Et elle cherche à te faire faire quoi ?

Cette vieille voix, à l’époque, elle cherchait à te protéger, à anticiper ce qui allait arriver, les moments où tu allais te faire juger. Mais aujourd’hui, il est où, ce juge ? Il n’est plus là.

Ensuite, séparer le verdict de l’acte. Dire « j’ai raté », au lieu de « je suis nul ». « J’ai raté », c’est une simple erreur, quelque chose que tu peux améliorer, tu peux apprendre. « Je suis nul », c’est un verdict, sans appel. Il t’enferme, ne te fait pas grandir, il t’enfonce.

Voilà comment on ferme le tribunal. Je te le disais, ça va te demander de la répétition, plusieurs semaines, ou mois. C’est à force de remettre le tribunal en question que tu vas lui faire perdre de son pouvoir de nuisance, de son influence.

Et puis, cette vieille voix, elle cherche à satisfaire quelque chose qui n’est plus là, qui n’existe plus, qui n’a plus de raison d’être. Tu n’es plus l’enfant, et même si tu peux encore croiser tes parents, tu ne vis plus avec eux. Pourquoi continuer à jouer encore ?

03Changer de regard

Une autre solution qui peut être très utile. Dans le développement personnel, quand on lit entre les lignes, on nous présente souvent le monde extérieur comme l’ennemi, le danger, la cause de tous les problèmes. Il faut s’en couper, s’isoler. Rien n’est plus faux ! Et dangereux, car rester seul quand on se sent nul, comme torture, ça se pose là.

Tu as croisé un regard qui t’a cassé ? Trouve un regard qui répare. J’ai trouvé le mien, deux fois. D’abord, dans les yeux de ma femme. Puis, dans ceux de ma fille. Même si j’ai eu du mal à les croire, et si j’ai longtemps évalué ce qu’elles disaient à l’aune de ce qui était en moi, j’ai réussi à faire bouger les choses.

Comment ? Parce que j’ai compris une chose : un regard qui te voit n’est pas un regard qui te juge. C’est un regard, tout simplement. Ma femme ne me juge pas. Elle me voit, pour ce que je suis. Avec mes forces, mes faiblesses, mes qualités, mes défauts, mes élans, mes coups de mou.

Ma fille voit son papa. Bien entendu, elle compare son père, sa mère, comme tous les enfants. Ses préférences sont liées à ses envies changeantes, une ado, ça va, ça vient. Une fois, elle préfère maman, puis, c’est papa, et ainsi de suite. Ce n’est pas un verdict définitif, c’est son air du temps à elle.

Elle ne voit pas l’enfant que j’ai été. Et elle ne veut pas le voir. Elle veut voir son papa. Celui qui est là pour elle, pour l’accompagner, pour jouer avec elle, pour l’écouter. Elle s’en fout un peu de mon tribunal. Ça ne l’intéresse pas. C’était bien avant qu’elle ne naisse, c’est abstrait, diffus.

Elle est curieuse de ma vie passée, de mes liens avec sa grand-mère, pour pouvoir comprendre l’histoire de sa famille. Mais au-delà de ça ? Sans intérêt pour elle. Elle n’y peut rien, elle ne peut pas le changer. L’important pour elle ? Ce qui est là, aujourd’hui. Et elle n’a pas tort en fait.

04Ça fait mal

Fermer le tribunal, te voir dans des yeux qui voient sans te juger, ça va te faire mal. Tu vas avoir cette sensation de perdre quelque chose. Malgré toi, tu vas vouloir t’y rattacher. Ça va être douloureux. Guérir, ça fait mal. Et ça, on ne nous le dit pas.

Ça va faire mal, parce que là, tu vas comprendre les choses. Tu n’étais pas le problème. Le problème était dans le regard qui te jugeait.

Ensuite, tu ne peux plus réparer ce qui est derrière toi, dans le passé. Tu vas devoir accepter que nombre de ces efforts furent vains, le regard qui te jugeait est resté dur. Tu t’es protégé comme tu as pu, mais tu as gardé ce regard en toi, avec l’espoir de lui faire plaisir, de le changer, de l’apaiser. Mais non.

En cherchant à t’en défaire, il est fort possible que tu sentes quelque chose tirer en toi. La loyauté, l’envie de faire plaisir, ces trucs-là restent ancrés en nous, longtemps. C’est aussi ça que tu vas lâcher.

Et enfin, peu à peu, si les choses se passent bien, tu vas te sentir plus léger. Quand le tribunal juge moins, on retrouve de la spontanéité, de l’envie, du plaisir. On revient à des choses simples.

Alors, la valeur d’une personne, elle ne se définit pas. Une fois le tribunal fermé, y’a plus rien à juger. Que du plaisir à vivre.

Stéphane Briot

Stéphane Briot

J'écris ici sous le nom de plume Watson. Je suis un coach. J'écris depuis ce que j'ai traversé, complété par la lecture de centaines d'ouvrages que je dévore chaque année. Deux infarctus, une enfance douloureuse digne d'un roman, c'est là j'ai appris à déceler où ça coince d'abord chez moi, puis chez les autres, et ce avec précision. Ce site est un espace pour ceux qui veulent que ça bouge. Pour remettre de la vie dans leur quotidien.

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